Savoir qu'au fil des ans nous étions devenus des étrangers, le constat avait été fait. De blablas inutiles en profondes discussions, il n'y avait plus un doute. J'avais fini par partir, pour me sauver, nous sauver l'un et l'autre. Au prix de douloureuses souffrances qui n'impliquait pas que nos propres vies, mais aussi bousculant cruellement celle d'un petit être qui n'avait rien demandé. Pourtant, le courage au bout de mes doigts, dans mon coeur et comme une survie, j'étais partie.
Quelques mois depuis, de nouvelles discussions, pour continuer d'avancer malgré tout. Dans nos relations, la complicité de dix ans de vie commune, l'amour d'un enfant. Mais nous. Que restait-il de nous ?
Ce matin, dans la peine, nous avons affronté à deux un au revoir cruel. Une disparition brutale. La fin. Nous avions décidé d'y aller ensemble. Nous avons avancé dans l'abbaye presque côte à côte, lui marquant un léger retrait qui laissait présager la suite.
Une magnifique cérémonie. Des mots simples, plein d'espoir, de vains réconforts vers ceux qui souffrent. J'entends encore Satie frissonner tout le long de mon corps perdu. Les yeux dans le vide. L'adieu trop difficile.
Emplie de profonde tristesse, celle que seuls un sourire ou une main tendue peuvent apaiser un instant.
Je n'ai pas eu ce geste vers lui. Il ne l'a pas eu vers moi.
Quand mes larmes ont coulé, quand mon coeur pleurait si fort que je restais silencieuse, muette, atone, j'ai senti l'infini solitude.
Devant la peine et la souffrance, nous étions aussi des étrangers. J'éprouvais alors ce qui était devenu irrémédiablement impossible : la communion de nos âmes dans la douleur. Même ça, nous n'y étions pas parvenus.
Je n'ai pas encore trouvé le repos. Je n'ai pas encore digéré.
J'ai retrouvé mon appartement, les rues sont emplies de passants chargés de paquets, la ville bruisse des couleurs de Noël.
Il me fallait passer à autre chose. Éteindre le feu de mes larmes. Alors, un appel au secours de mon sourire effacé. J'avais juste besoin de l'entendre. Mon complice, mon tendre amour. J'aurais voulu lui raconter ma peine, lui confier ma rage, lui délivrer le constat de l'indifférence que j'avais éprouvé ce matin. Glaciale.
J'ai cherché les mots. Ils ne sont pas sortis. Ma tristesse a du me rendre égoïste.